La permanence

Eloge de l’impuissance

permanence

C’est en enquêtant pour le magazine Egaux mais pas trop (LCP-AN) sur les dispositifs d’accès aux soins destinés aux plus démunis qu’Alice Diop a découvert en 2013 la permanence du Docteur Geeraert. Dans un bureau exigu, défraîchi, perdu au bout d’un couloir de l’hôpital Avicenne, à Bobigny, ce médecin généraliste consulte deux fois par semaine et sans rendez-vous des migrants dont les maux de tête ou de dos, comme les insomnies, trouvent le plus souvent leur origine dans la douleur de l’exil. J’y suis restée une après-midi et j’ai été bouleversée par ce que j’ai perçu du désarroi de ces hommes. Ça a été pour moi un tel choc que j’ai demandé à revenir, sans préciser pourquoi. J’ignorais si je saurais dégager de cette réalité un film de cette réalité. Et puis j’avais besoin de temps pour comprendre la raison de ce saisissement qui me renvoyait à des choses très intimes. J’y suis allée chaque vendredi, pendant un an et, peu à peu, mon projet a pris forme. Trois ans après (dont six mois de montage), La Permanence est devenue un témoignage de 97 minutes entre quatre murs, où défilent une humanité souffrante dont elle isole des visages, des histoires et des voix. Plaçant en exergue une citation de Fernando Pessoa, qui éclaire sa démarche : On m’a parlé de peuples et d’humanité. Mais je n’ai jamais vu de peuples ni d’humanité. J’ai vu toutes sortes de gens, étonnamment dissemblables. Chacun séparé de l’autre par un espace dépeuplé. 

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La réalisatrice n’a pas voulu faire un film militant, mais un film qui assigne une place au spectateur, et l’invite à regarder ces hommes comme on a rarement l’occasion de les voir. Des hommes dont les histoires sont la plupart du temps trop terrifiantes pour que l’on puisse se reconnaître en elles ou même penser à travers elles. Il n’y a évidemment là aucun voyeurisme, bien au contraire et Alice Diop confie : Je dirais même que le fait d’être là participait aux soinsNon seulement parce que j’étais le troisième œil et qu’il m’arrivait de relever des choses que lui  (le médecin) n’avait pas vues, mais aussi parce que la caméra apportait aux consultations comme un surcroît d’intensité. Une question cruciale se pose au fil de ces 97 minutes : Comment aider des êtres battus, affamés, traumatisés avec les maigres moyens de la médecine ? Le Docteur Geeraert ne se berce pas de faux espoirs, mais si ces hommes laminés par la vie viennent et reviennent encore, c’est qu’ils ne désespèrent pas de trouver ici le moyen de tenir debout, de résister au naufrage.

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