Léviathan

Un drame ordinaire

tiff-leviathan
Les tous premiers plans de ce film sont à eux seuls un résumé de l’état de la Russie d’aujourd’hui. D’abord de magnifiques paysages du bord de la mer de Barents, puis très vite, des épaves qui croupissent dans les sables, des rivières boueuses polluées par les usines proches et enfin des maisons plus ou moins à l’abandon qui suintent la misère. C’est le cadre choisi par Andreï Zviaguintsev auquel on doit l’excellent Elena, il y a deux ans. Kolia habite une petite ville au bord de la mer de Barents, au nord de la Russie. Il tient un garage qui jouxte la maison où il vit avec sa jeune femme Lylia et son fils Roma qu’il a eu d’un précédent mariage. Vadim Cheleviat, le Maire de la ville, souhaite s’approprier le terrain de Kolia, sa maison et son garage. Il a des projets. Il tente d’abord de l’acheter mais Kolia ne peut pas supporter l’idée de perdre tout ce qu’il possède, non seulement le terrain mais aussi la beauté qui l’entoure depuis sa naissance. Alors Vadim Cheleviat devient plus agressif… 141 minutes pathétiques de très grand cinéma. Andreï Zviaguintsev est un maître.

_DSC0125Le film a bel et bien été tourné près de la mer de Barents dans une région perdue de Russie, à la limite du cercle polaire. Les principaux plans furent filmés dans l’oblast de Murmansk, libre des glaces même en hiver grâce un courant dérivé de l’Atlantique nord relativement chaud. A l’origine, monstre de la mythologie phénicienne, le Leviathan est devenu, dans la Bible, une créature marine diabolique souvent assimilée à un serpent de mer à la gueule géante et dont les ondulations seraient à l’origine des vagues. En tant que cinéaste, c’est son rapport à la Russie que met avant tout en scène Andreï Zviaguintsev. Il lie l’Homme à Dieu et à l’Etat, sans pour autant clairement définir les limites de ces derniers : ils semblent faire partie intégrantes de la nature humaine et y fusionner de façon à modeler l’Homme et à en faire un être conscient mais dépendant. Il déclare : Nous sommes tous, depuis notre naissance, marqués par le péché originel, nous naissons tous dans un « État ». Son pouvoir spirituel sur l’homme ne connaît pas de limites. La laborieuse alliance de l’Homme et de l’État est, depuis longtemps, un thème de la vie en Russie. Mais, si mon film est ancré dans le terreau russe, c’est seulement dû au fait que je ne ressens aucune parenté, aucun lien génétique avec quoi que ce soit d’autre. Je suis, cependant, profondément convaincu que, quelle que soit la société dans laquelle chacun de nous vit, de la plus développée à la plus archaïque, nous serons forcément tous confrontés un jour ou l’autre à l’alternative suivante : vivre en esclave ou vivre en homme libre. Cet état des lieux de la Russie d’aujourd’hui (mais qui a quelque chose d’éternelle) est sans concession et d’une lucidité qui fait froid dans le dos. C’est avant tout une dénonciation de la corruption et une fresque désespérée à l’image du décor choisi, une sorte de paradis sur terre détruit par les hommes qui l’habitent. N’est ce pas là, une parabole sur l’état de notre planète livrée aux ambitions et au pouvoir de l’argent ?

DSC5194Comme toujours chez ce réalisateur, la direction d’acteurs est aussi virtuose que sa caméra. Alexeï Serebriakov, Elena Liadova, Vladimir Vdovitchenkov, Roman Madianov, Anne Oukolova, Alexeï Rozine… sont tous remarquables. Ils campent des russes des classes moyennes étranglés par le système, totalement sous l’emprise de l’alcool et de la corruption galopante. Ce film a reçu le Prix du scénario à Cannes et s’avère une œuvre d’une force, d’une beauté et d’une cruauté fascinantes qui en font un moment incontournable. Courez toute affaire cessante découvrir ce Léviathan !

Publicités

2 réponses à “Léviathan

  1. vu à Cannes en mai pendant le FIF, j’ai beaucoup aimé le film et les thèmes développés sur la corruption en particulier

  2. Commentaires un peu à froid puisque j’ai vu ce film il y a quelques mois maintenant …..
    J’ai hésité car des critiques bien pensant l’avaient jugé outré et caricatural , que nenni , il faut au contraire saluer la justesse du fond , de la forme , la redoutable précision dans la description des implacables mécanismes de la corruption à tous niveaux avec leurs cortèges de malheurs en tous genres
    Je suis restée collée à mon siège par cette histoire minutieusement décrite et servie par d’excellents acteur
    Accablée mais pas désespérée car tant qu’il y a combat , il y a espoir
    On retrouvera en janvier cet espoir de justice et d’honnêteté dans un excellent film américain « A most violent year « 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s